|
|
![]() quibla.net le quotidien online francophone et multilingue pour les Musulmans libres et actifs et leurs alliés ! Des documents de référence sur tous les dossiers chauds ! 7 ème année - 16 fevrier 2008 - Courriel : redactionquibla@yahoo.fr |
![]() |
Max Nordau : discours au 1er Congrès sioniste de Bâle, 29 août 1897 Un document historique
Nordau,
connu pour ses œuvres Les mensonges conventionnels de notre civilisation
(1883), Dégénérescence (1892) et Paradoxes sociologiques
(1896), est l’inventeur du terme Entartung (dégénérescence),
qui connaîtra le succès que l’on sait, avec les nazis, qui décréteront
le combat contre l’art dégénéré. Tout
comme Herzl, Nordau était parfaitement assimilé à la culture européenne
et totalement athée. Comme Herzl, il s’est redécouvert juif lors de
l’Affaire Dreyfus, concluant de cette affaire que l’assimilation des
Juifs était un leurre et que la seule solution qui s’offrait à eux était
la création d’un État-nation, fondé sur les notions héritées du romantisme
allemand et dans la foulée des nationalismes européens du XIXème siècle.
Les termes utilisés par Nordau dans son discours sont explicites :
il parle des Juifs comme « Rasse » (race) et comme « Stamm »
(tribu). La
naissance du sionisme étatique moderne marque une défaite de la pensée
rationaliste héritée des Lumières et de la révolution française chez
des intellectuels qui en étaient fortement imprégnés. La conception
romantique allemande de la nation, qui débouchera sur l’idéologie Völkisch
(national-populaire) du Blut und Boden (le sang et le sol) commune
au sionisme et au nazisme), était en opposition flagrante avec la conception
héritée de la révolution française et résumée dans une formule souveraine
par Ernest Renan : « La nation est un plébiscite quotidien »,
autrement dit elle ne relève pas de facteurs « naturels »,
mais d’un acte de volonté. Theodor Herzl, 24. August Au
soir du deuxième jour du Congrès, Herzl écrit : Theodor Herzl, 30. August
Quatre
jours après le Congrès, Herzl écrit : Theodor Herzl, 3. September Herzl
avait réussi son coup. Fausto Giudice (Tlaxcala)
Tlaxcala
étant né de la rencontre d’écrivains et traducteurs militants qui se
sont connus à l’occasion d’un travail de traduction d’une interview
de Gilad Atzmon, il nous a paru évident de demander à Gilad de présenter
le discours de Max Nordau. Nordau - une introduction
« Le
Juif », dit Nordau, «se considère comme appartenant à une race
à part, qui n'a rien de commun avec les autres habitants du pays. Le
Juif émancipé », poursuit-il, « peu sûr de lui dans ses
relations avec les autres, anxieux lorsqu’il entre en contact avec des
inconnus, méfiant envers les sentiments secrets de ses amis eux-mêmes. »
Par conséquent, selon Nordau, le Juif ne peut jamais se remettre de
la perte initiale du ghetto, qu'il décrit comme un «refuge». Pour Nordau,
la seule façon de sauver les Juifs de leur humiliante condition était
de lancer le projet national sioniste. Traduit par Fausto Giudice
Discours au Congrès de Bâle ( 29 août 1897) Dr.
Max Nordau (Paris) : Les rapporteurs spéciaux venus de différents
pays vous exposeront en détail la situation de nos frères dans leurs
pays respectifs. J’ai lu certains de ces rapports, d’autres pas. Mais
j’ai quelque connaissance même des pays dont je n’ai rien appris par
mes collaborateurs, acquise en partie grâce à une réflexion personnelle,
en partie grâce à d’autres sources, si bien que je ne me surestime peut-être
pas en essayant de dresser un tableau d’ensemble de l’état d’esprit
de la juiverie (all. Judenheit*) en cette fin de dix-neuvième
siècle. Ce
tableau est à peu près monochrome. Partout où les Juifs forment un groupe
relativement important au sein d’un peuple, ils sont malheureux. Il
ne s’agit pas du malheur ordinaire qui est sans doute ici-bas le lot
inévitable de notre race humaine. C’est un malheur particulier, auquel
les Juifs sont exposés en tant que tels et dont ils n’auraient pas à
souffrir s’ils n’étaient pas juifs. Ce
malheur juif revêt deux formes, l’une objective, l’autre morale. En
Europe centrale et orientale, en Afrique du Nord, au Proche et Moyen-Orient,
des zones qui abritent l’immense majorité - sans doute les neuf dixièmes
- des Juifs, ce malheur est à prendre au pied de la lettre. C’est
une souffrance infligée chaque jour à leur corps, une angoisse
du lendemain, une lutte douloureuse pour se maintenir tout simplement
en vie. En Europe occidentale, les Juifs ont la vie un peu plus facile,
bien qu’une tendance récente à la leur rendre plus difficile se fasse
jour ici aussi. Ils sont moins tourmentés par le souci du toit et du
pain quotidien, ont moins de craintes pour leur intégrité physique et
leur vie. Ici leur malheur est d’ordre moral. C’est une atteinte quotidienne
à leur personnalité et à leur sens de l’honneur. C’est une répression
brutale de leur aspiration à ces satisfactions spirituelles, auxquelles
aucun non-Juif n’a jamis besoin de renoncer. En
Russie, la patrie de plus de la moitié des Juifs, qui en abrite largement
cinq millions, nos frères sont victimes de nombreuses discriminations
inscrites dans la loi. Seule une secte peu nombreuse, les karaïtes,
jouit des mêmes droits que les sujets chrétiens du tsar. Les autres
Juifs sont interdits de séjour dans une grande partie du pays. Seules
quelques catégories de Juifs - par exemple les marchands de la première
guilde, les titulaires de diplômes universitaires etc. - jouissent
de la liberté de circulation et d’installation. Mais pour être marchand
de la première guilde, il faut être riche, et peu de Juifs russes le
sont, et pour ce qui est des diplômes universitaires ils ne sont eux
aussi accessibles qu’à une minorité car les établissements du second
degré et d’enseignement supérieur n’acceptent qu’un nombre très limité
d’élèves juifs, et les diplômes étrangers n’ouvrent pas de droits
légaux. Plusieurs métiers sont interdits aux Juifs alors que tous les
Russes chrétiens y ont accès. Ces malheureux sont cantonnés à quelques
gouvernements (division administrative de l’Empire russe, NdT)
dans lesquels ils n’ont pas la possibilité de mettre en œuvre
leurs capacités et leur bonne volonté. Les formations offertes par l’État
ne leur sont ouvertes que très chichement, et les ressources privées
leur sont interdites faute d’argent. Ceux qui le peuvent émigrent et
vont chercher à l’étranger le grand air et le soleil qui leur sont refusés
dans leur patrie. Ceux qui n’en ont pas la jeunesse ou le courage restent
dans leur misère et dépérissent sur tous les plans : intellectuel,
moral, physique. À
notre connaissance, nos 250 000 frères juifs de Roumanie sont eux aussi
privés de droits. Ils n’ont le droit de vivre qu’en ville et sont livrés
à l’arbitraire des autorités et même des petits fonctionnaires, régulièrement
exposés aux brutalités de la populace et victimes de conditions économiques
désastreuses. Notre rapporteur spécial roumain estime que la moitié
des Juifs de son pays se trouvent dans une situation d’absolue
pauvreté. Les
révélations de notre rapporteur galicien sont proprement effroyables.
Selon les données du Docteur Salz, 70% des 772 000 Juifs de Galicie
sont, au sens littéral, des mendiants professionnels en quête d’aumônes
que bien sûr la plupart du temps ils n’obtiennent pas .
Je ne veux pas anticiper sur les autres détails de son rapport. Inutile
de vous horrifier deux fois. En
ce qui concerne les conditions de vie des Juifs - 400 000 environ -
qui habitent la partie occidentale de l’Autriche, il suffit de
se référer aux dires du Docteur Minz, selon lesquels 15 000 des 25 000
foyers juifs de Vienne ne peuvent être soumis à l’impôt cultuel
en raison de leur pauvreté. Sur les 10 000 qui paient cet impôt,
90% se situent dans la tranche inférieure. Mais à l’intérieur même de
cette catégorie les ¾ ne sont pas à même d’acquitter leur impôt. Les
lois officielles autrichiennes, à la différence de ce qui se passe en
Russie et en Roumanie, ne font aucune distinction entre Juifs
et chrétiens. Mais les pouvoirs publics n’ont aucun scrupule à ignorer
la loi et dans la pratique les Juifs sont remis au ban que le législateur
avait aboli. Cette discrimination sociale rend difficile aux Juifs
de gagner leur vie et risque, dans bien des cas, de les en empêcher
tout à fait à très court terme. En
Hongrie les Juifs ne se plaignent pas ; ils jouissent pleinement
des droits civils ; ils sont libres de gagner leur vie comme ils
l’entendent et leur situation économique s’améliore. Bien sûr cet heureux
état de choses est trop récent pour avoir permis au plus grand nombre
de se tirer de l’extrême pauvreté, si bien que la majorité des
Juifs hongrois ne sont pas même parvenus à un début d’aisance.
En outre des gens bien renseignés disent qu’en Hongrie aussi la
haine des Juifs continue de couver sous le manteau et éclatera avec
des effets dévastateurs à la première occasion. Il
me faut passer sur les 150000 Juifs marocains ainsi que les Juifs de
Perse, dont j’ignore le nombre. Les plus pauvres n’ont même plus la
force de se révolter contre leur misère. Il la supportent
avec une résignation passive, ne se plaignent pas et se signalent à
notre attention uniquement lorsque la populace envahit leurs ghettos,
pille, viole et assassine. Les
pays que je viens de citer décident du destin de sept millions
de Juifs et plus. Tous, à l’exception de Certaines
gens « à l’esprit pratique » qui s’interdisent toute « vaine
rêverie » et cherchent à obtenir ce qui leur semble à leur portée
sont d’avis que supprimer les restrictions juridiques et légales permettrait
de tirer de leur misère les Juifs d’Europe centrale et orientale. En
Europe occidentale les Juifs ne souffrent d’aucune discrimination juridique . Ils peuvent circuler et s’épanouir librement, tout
comme leurs compatriotes chrétiens. Incontestablement cette liberté
a porté les meilleurs fruits dans le domaine économique. Les qualités
propres à la race juive, industrieuse, persévérante, économe, lucide
ont conduit à un recul rapide du prolétariat juif, qui aurait même tout
à fait disparu dans certains pays sans l’apport de l’immigration juive
orientale. Les Juifs émancipés d’Europe occidentale parviennent relativement
vite à une raisonnable aisance. En tout cas ils n’en sont jamais réduits
pour survivre aux mêmes extrémités qu’en Russie, Galicie ou
Roumanie. Mais chez ces Juifs une autre misère se fait jour : la
misère morale. En
Europe occidentale, le Juif ne manque pas de pain, mais l’homme ne vit
pas seulement de pain. Le Juif européen occidental ne voit plus guère
sa vie ou son intégrité physique menacée par la haine de la populace,
mais les blessures physiques ne sont pas les seules qui font mal et
qui saignent. Le Juif européen occidental a vu dans son émancipation
une véritable libération et s’est hâté d’en tirer toutes les conclusions
qui s’imposent. Les peuples lui font comprendre que cette logique naïve
ne marche pas. La loi, magnanime, érige en principe l’égalité
des droits. La société et les gouvernements font de ce principe
une application qui en est une caricature, identique à la nomination
de Sancho Pança au poste prestigieux de vice-roi de Barataria. Le Juif
déclare naïvement : « Je suis un homme et je considère que
rien d’humain ne m’est étranger. » Il s’entend répondre :
« Doucement, prends des pincettes avec ton humanité ; tu
ignores ce qu’est véritablement l’honneur, il te manque et le sens du
devoir, et la moralité, et le patriotisme, et les idéaux, et nous devons
donc t’exclure d’activités exigeant ce type de qualités. » On
n’a jamais essayé d’étayer ces effroyables accusations par des faits.
Tout au plus exhibe-t-on triomphalement, de temps à autre, un Juif,
rebut de sa race et de l’humanité entière, pour ensuite généraliser
son cas, au mépris de toute rigueur de pensée et de raisonnement. Mais
cette attitude possède un fondement psychologique. Inventer a posteriori
des justifications d’apparence raisonnable à des préjugés affectifs :
voilà un comportement dont l’esprit humain est coutumier. Il y
a longtemps que la sagesse des nations a découvert cette loi psychologique
et lui a donné des expressions imagées et frappantes. « Qui veut
noyer son chien l’accuse de la rage, » dit le proverbe. On accuse
le Juif de tous les vices pour se prouver à soi-même qu’on a raison
de le haïr. Mais c’est la haine du Juif, justement, qui est première. Il
est douloureux pour moi de le dire, mais je dois le dire : les
peuples qui ont émancipé les Juifs se sont trompés sur leur propres
sentiments. Pour être complètement efficace, cette émancipation devait
exister dans les cœurs avant d’exister dans la loi. Mais ce n’était
pas le cas. Bien au contraire. L’émancipation des Juifs est l’un
des chapitres les plus étranges dans l’histoire de la pensée européenne.
En effet ce n’est pas la reconnaissance des graves torts causés à une
tribu, des traitements effroyables qu’on lui a infligés et la conclusion
logique qu’il est grand temps de réparer mille années d’injustice qui
est à la base de ce processus, mais de la pensée proprement géométrique
des rationalistes français au 18ème siècle. Avec les moyens de
la pure logique, sans égard pour l’aspect affectif propre au vivant,
ce rationalisme a élaboré des principes aussi rigides que les axiomes
mathématiques, et s’est obstiné à mettre en œuvre dans le
monde du réel cet édifice de la pure raison. « Périssent plutôt
nos colonies qu’un principe !» dit cette célèbre exclamation, exemple-type
de l’application de la méthode rationaliste à la politique. L’émancipation
des Juifs en offre un autre exemple. La philosophie de Rousseau et des
encyclopédistes avait conduit à Tout
le reste de l’Europe a imité Bien
sûr même un grand peuple jouissant d’une vie intellectuelle intense
n’est pas déconnecté des courants intellectuels et donc des erreurs
intellectuelles de son époque et il reste des traces isolées d’antisémitisme
en Angleterre. Mais il n’y revêt que la forme d’une mode continentale,
que de naïfs imbéciles arborent par fatuité, par snobisme, parce que
c’est le dernier cri à l’étranger et donc prétendument le dernier
chic. Au total vous verrez que le rapport de Monsieur de Haas sur la
situation des Juifs anglais -un rapport étayé sur nombre de faits et
de chiffres - est le plus réconfortant de tous ceux qui vous seront
présentés. L’émancipation
a complètement transformé la nature du Juif et a fait de lui un autre
être. Le Juif privé de droits, avant son émancipation, était un étranger
au milieu des peuples, mais il ne songeait pas une minute à se révolter
contre cet état de fait. Il avait conscience d’appartenir à une tribu
particulière, sans aucun point commun avec les autochtones. Il n’aimait
pas cette rouelle à son manteau qui le désignait légalement
aux exactions de la populace et les justifiait par avance au tribunal,
mais de son propre chef il soulignait sa différence avec bien plus de
netteté que ne le faisait le petit morceau de tissu jaune. Quand
les autorités ne lui imposaient pas de ghetto, il s’en construisait
un lui-même. Il voulait vivre avec les siens et limiter ses contacts
avec les autochtones chrétiens à de simples relations d’affaires. Au
mot de « ghetto » on associe de nos jours des relents de honte
et d’humiliation. Mais la psychologie des peuples et l’histoire
des moeurs nous apprennent que le ghetto - quel qu’aient été par
ailleurs les intentions des peuples d’accueil- n’était pas pour les
Juifs d’autrefois une prison, mais un asile. C’est une vérité historique :
seul le ghetto a permis aux Juifs durant le Moyen-Âge de survivre aux
terribles persécutions de cette époque. Le ghetto était l’univers
propre du Juif, son refuge sûr, il était pour lui une patrie intellectuelle
et spirituelle ; c’est là que vivaient les compagnons aux yeux
desquels il voulait et pouvait faire reconnaître sa valeur ; une
société au sein de laquelle être reconnu constituait l’ambition suprême,
être méprisé ou mal vu la punition pour votre indignité
; où toutes les qualités spécifiquement juives étaient à l’honneur et
où les pratiquer vous valait cette admiration qui représente pour l’âme
humaine le meilleur aiguillon. Si ce qui était prisé dans le ghetto
était méprisé hors du ghetto, quelle importance? L’opinion du monde
extérieur au ghetto ne comptait pas, c’était celle d’ennemis ignorants.
On s’efforçait de plaire à ses frères, et cela suffisait à donner sens
à votre vie. On peut en ce sens considérer que les Juifs des ghettos
menaient une vie pleinement satisfaisante au sens spirituel. Leur situation
dans le monde était peu sûre, souvent très menacée, mais intérieurement
ils parvenaient à déployer toutes les dimensions de leur particularisme
et leur âme n’était en rien tiraillée. Ils étaient en harmonie
avec eux-mêmes, et aucun des éléments normaux de la vie en société ne
leur faisait défaut. Ils pressentaient aussi obscurément toute la signification
du ghetto pour leur vie intérieure et leur seul souci était de le protéger
par un rempart invisible beaucoup plus haut et plus épais que les murs
de pierre bien palpables qui l’entouraient. Tous les us et coutumes
juifs n’avaient en fait d’autre but, d’ailleurs inconscient, que de
préserver la judéité en se démarquant des autres peuples, d’entretenir
la communauté juive, de rappeler sans cesse à l’individu juif qu’il
se perdait lui-même en abandonnant sa spécificité. Ce besoin de se démarquer
était à l’origine de la plupart des rituels, qui chez le Juif moyen
ne se dissociaient pas de la notion même de foi ; et bien d’autres
signes distinctifs dans le vêtement ou le comportement, purement de
surface et souvent fortuits, dès qu’ils avaient acquis droit de
cité chez les Juifs, étaient sacralisés afin d’assurer leur observance.
Le caftan, les papillotes, le bonnet de fourrure, l’argot juif n’ont
de toute évidence rien de religieux. Mais aux yeux méfiants des Juifs
orientaux, s’habiller à l’européenne et parler correctement une autre
langue semblent déjà un pas en direction de l’apostasie. Car celui qui
agit ainsi a déjà rompu les liens qui le rattachent à ses congénères,
et ces derniers sentent que seuls ces liens garantissent cette appartenance
à une communauté sans laquelle l’individu ne peut, à terme, s’affirmer
sur le plan moral et spirituel et finalement en tant qu’être humain. Telle
était la psychologie du Juif du ghetto. Puis vint l’émancipation. La
loi assura aux Juifs qu’ils étaient citoyens à part entière du pays
où ils étaient nés. Ce qui eut un effet suggestif sur ceux qui
l’avaient proclamée et pour le temps d’une lune de miel les chrétiens
agrémentèrent cette loi de gloses chaleureuses. Le Juif, pris
d’une sorte d’ivresse, se hâta de couper tous les ponts derrière lui.
Maintenant qu’il avait une nouvelle patrie, il n’avait plus besoin du
ghetto ; la possibilité de nouer d’autres relations rendait superflu
son attachement à ses coreligionnaires. Son instinct de conservation
s’adapta aussitôt totalement à ses nouvelles conditions de vie.
Naguère cet instinct lui dictait de se démarquer strictement,
maintenant il l’invitait à se rapprocher des autres et à leur ressembler
le plus possible. Le contraste salvateur faisait place à un profitable
mimétisme. Pour une ou deux générations, suivant le pays, et avec un
étonnant succès. Le Juif pouvait se croire seulement un Français, un
Allemand, un Italien comme les autres - et il puisait à la même source culturelle
que ses compatriotes cette communauté de vie indispensable à l’être
humain pour s’épanouir complètement. Et
voilà qu’après avoir été en sommeil durant 30 à 60 ans en Europe occidentale,
l’antisémitisme remonte depuis 20 ans environ des profondeurs de l’âme
populaire et dévoile aux yeux du Juif horrifié sa véritable situation,
qu’il ne percevait plus. Certes il était toujours électeur, mais on
l’excluait avec ou sans douceur des assemblées et associations de ses
compatriotes chrétiens. Il pouvait toujours aller où bon lui semblait,
mais partout il se heurtait à des panneaux qui lui signifiaient « Entrée
interdite aux Juifs ». Il avait toujours le droit d’exercer toutes
les charges qui sont l’apanage d’un citoyen, mais les autres droits
que celui de voter, les droits plus nobles, qui récompensent des dons
et des compétences, ceux-là lui étaient brutalement déniés. Voilà
quelle est la situation actuelle du Juif émancipé d’Europe occidentale.
Il a abandonné son identité juive et les peuples où il vit lui déclarent
qu’il n’a pas acquis la leur. Ses congénères, il les fuit, car
l’antisémitisme les lui a rendus odieux, ses compatriotes le repoussent
quand il veut se rester parmi eux. Il a perdu le ghetto, son ancienne
patrie, et sa nouvelle patrie -son pays natal - se dérobe à lui. Plus
de sol ferme sous ses pieds, et plus de communauté où il pourrait s’intégrer,
où il serait le bienvenu et jouirait de tous les droits. De ses compatriotes
chrétiens il ne peut attendre de justice, encore moins de
bienveillance, pour son être ni ses actes. Il a le sentiment que
le monde entier lui en veut et ne voit pas où il pourrait
trouver de la chaleur humaine, quand il en a besoin et la recherche. Voilà
ce que j’appelle la misère morale des Juifs, et elle est plus amère
que la misère physique, car elle s’attaque à des êtres plus nuancés,
plus fiers, plus sensibles. Le Juif émancipé est fragilisé, peu sûr
de lui dans ses relations avec les autres, anxieux lorsqu’il entre en
contact avec des inconnus, méfiant envers les sentiments secrets de
ses amis eux-mêmes. Il consacre le meilleur de ses forces à réprimer
et anéantir, ou tout du moins à dissimuler péniblement le plus intime
de lui-même, car il craint de révéler que cette part est juive, et il
n’a jamais le contentement de se montrer tout entier tel qu’il est,
d’être lui-même dans toutes ses pensées, tous ses sentiments, toutes
les inflexions de sa voix, tous les battements de ses paupières, tous
les mouvements de ses doigts. Intérieurement il est infirme, extérieurement
inauthentique, et donc toujours ridicule, et tous les esprits élevés,
tous les esthètes le rejettent comme ils le font pour tout ce qui est
« en toc ». En
Europe occidentale, tous les Juifs de quelque valeur souffrent de cette
peine et y cherchent à l’adoucir, à en être sauvés. Ils n’ont plus la
foi qui donne la patience de supporter tous les maux parce qu’on y voit
la main de Voilà
la physionomie qu’offre Israël en cette fin du 19ème siècle.
En un mot : les Juifs sont en majorité une tribu de mendiants mis
au ban de la société. Plus industrieux et inventif que la moyenne des
Européens, pour ne rien dire des peuples indolents d’Asie et d’Afrique,
le Juif est condamné à la pire misère prolétarienne, parce qu’on lui
interdit le libre usage de ses capacités. Possédé d’une faim, d’une
fringale irrépressible de savoir, il se voit refuser l’accès aux lieux
où l’on diffuse le savoir - un véritable Tantale du savoir dans nos
temps privés de mythes. Doué d’une immense puissance créatrice, dont
la force le propulse sans cesse hors des profondeurs boueuses dans lesquelles
on le plonge et où l’on cherche à l’enterrer, il se brise le crâne
contre l’épais couvercle de glace que la haine et le mépris ont posé
au-dessus de sa tête. Un être social par excellence, tellement
social que sa foi elle-même lui recommande d’être au moins trois
à table pour manger et dix pour prier si l’on veut accomplir une action
méritoire et agréable à Dieu, se retrouve exclu de la société normale,
celle de ses compatriotes, et condamné à une tragique solitude.
On lui reproche de toujours vouloir être le premier et pourtant s’il
veut être meilleur, c’est qu’on lui refuse l’égalité. On lui reproche
de se sentir solidaire de tous les Juifs du monde et son malheur est
justement d’avoir, au premier serment amical d’émancipation, fait disparaître
de son cœur toute trace de solidarité avec les Juifs pour laisser
toute la place à ses compatriotes. Abruti
par les accusations que font pleuvoir sur lui les antisémites, il finit
par douter de lui-même et être bien près de s’identifier à l’épouvantail
physique et intellectuel que ses ennemis mortels font de lui.
Il n’est pas rare de l’entendre murmurer qu’il devrait tirer profit
des critiques de l’ennemi et tenter de guérir les défauts qu’on
lui reproche ; il ne pense pas une minute que ces reproches ne
lui sont d’aucune aide, parce qu’ils ne correspondent en rien à des
manques véritables, mais ne sont que le résultat de cette loi
psychologique qui amène les enfants, les sauvages et les fous malveillants
à rendre responsables de leurs souffrances des êtres et des choses qui
leur inspirent de la répulsion. À l’époque de Le
tableau ne serait pas complet si je n’ajoutais pas une dernière touche.
Une légende à laquelle même des gens sérieux et cultivés, et qui ne
sont même pas forcément antisémites accordent crédit, c’est que les
Juifs dominent le monde et possèdent toutes les richesses de la terre.
Eux, qui ne sont même pas en mesure de protéger leurs congénères contre
les violences de la misérable racaille arabe, marocaine et perse, tireraient
les ficelles du pouvoir ? Eux, dont plus de la moitié n’a pas une
pierre où reposer sa tête ni un vêtement pour se couvrir, incarneraient
le Mammon ? Une raillerie qui vient s’ajouter à la haine
et verser son venin sur les blessures que celle-ci a causées.
Certes, il y a quelques centaines de Juifs riches comme Crésus, dont
la fortune tapageuse s’expose aux yeux de tous. Mais
qu’a Israël de commun avec ces gens-là ? La plupart d’entre eux
- je fais bien volontiers quelques exceptions - sont parmi les natures
les plus basses de toute la juiverie, qu’une sélection naturelle a destinées
aux professions où l’on gagne rapidement des millions, voire des milliards
- ne me demandez pas comment ! Dans un société juive normale
, intégralement juive, ces gens seraient en raison de leur nature
innée les plus méprisés par le peuple et en tout cas ne recevraient
jamais les distinctions honorifiques et titres nobiliaires que
leur accorde la société chrétienne. Le judaïsme des Prophètes et des
Tannaims (lignées de sages dispensant l’enseignement talmudique NdR),
le judaïsme d’Hillel et de Philon (respectivement rabbin et
philosophe juif autour du début de l’ère chrétienne,) d’Ibn Gabirol
, de Yehouda Halévy et de Maïmonide (philosophes juifs andalous des
11ème /12 éme/ 13ème siècles , comme
les deux précédents adeptes de la tolérance et de l’ouverture aux autres),
de Spinoza et de Heine est totalement étranger à ces richards qui dédaignent
ce que nous vénérons et adorent ce que nous méprisons. Ces gens fournissent
le principal prétexte à la nouvelle haine des Juifs, dont les fondements
ne sont plus religieux, mais économiques. Et ils n’ont jamais rien fait
d’autre pour la judéité (all. Judentum) – qui souffre de leur
fait - que de lui jeter quelques aumônes, qui pour eux ne représentent
rien, et ne servent qu’à nourrir ce cancer typiquement juif qu’est
le « schnorrer » (mot yiddish entré dans les langues
allemande et anglaise désignant un quémandeur insolent et un tant soit
peu escroc, dont la caractéristique principale est la « chutzpah »,
le culot, NdR). Jamais ils n’ont été au service d’aucun idéal
et ils ne le seront sans doute jamais. D’ailleurs beaucoup s’éloignent
du judaïsme, et nous leur souhaitons bonne route, nous contentant de
regretter qu’ils soient tout de même de sang juif, même s’ils en sont
la lie. Personne
n’a le droit de rester indifférent devant la détresse des Juifs, ni
les peuples chrétiens, ni nous-mêmes, les Juifs. C’est un grand péché
que de réduire à la misère physique et intellectuelle une tribu à laquelle
même ses pires ennemis n’ont pas dénié ses capacités : c’est un
péché contre lui et contre l’œuvre de civilisation, à laquelle les Juifs
pourraient et voudraient collaborer de façon significative. Et il peut
y avoir danger pour tous les peuples à maltraiter des hommes résolus,
supérieurs à la moyenne dans le bien comme dans le mal et à susciter
ainsi chez eux une rancœur qui pourrait en faire des ennemis de l’ordre
établi.La microbiologie nous apprend que de petits organismes
, inoffensifs tant qu’ils vivent à l’air libre, deviennent des agents
effroyablement pathogènes dès qu’on les prive d’oxygène, qu’on fait
d’eux, pour parler comme les spécialistes, des êtres anaérobies. Peuples
et gouvernements devraient se garder de transformer les Juifs en organismes
anaérobies ! Ils pourraient avoir à le payer cher, quels
que soient alors leurs efforts pour se débarrasser du Juif devenu par
leur faute un nuisible. La
détresse des Juifs crie à l’aide, nous l’avons vu. Ce sera la première
tâche de ce Congrès que de la secourir. Je laisse maintenant la parole
à mes co-rapporteurs, qui compléteront le tableau que j’ai esquissé
à grands traits et dont les exposés vous donneront le plus souvent l’impression
d’écouter des « Kinnoth » (élégies déplorant les diverses
catastrophes qu’a connues le peuple juif au cours de sa longue histoire,
depuis la destruction du Temple de Jérusalem par les Romains en 70,
NdT) NdR :
nous avons choisi de traduire le terme « Judenheit » par le
vieux terme de juiverie(qu’on trouve
encore dans des noms de rues, notamment à Paris et Étampes).
Ces termes, comme l’anglais « Jewry », étaient communément
utilisés à la fin du XIXème siècle et au début du XXème siècle par les
Juifs eux-mêmes comme par les philosémites ou les antisémites pour désigner
leur communauté. Il avait une connotation neutre. Pour le terme équivalent
« Judentum », nous avons préféré « judéité » à celui
de judaïsme, qui nous semble avoir une connotation plus religieuse. Traduit et annoté par Michèle Mialane et Fausto
Giudice Source : Zionisten-Kongress in Basel (29.,
30. und 31. August 1897), Officielles Prtokoll, Verlag des Vereines
„Erez Israel“, Wien, 1898, S. 9-20. Veröffentlicht
in : Max Nordau: Zionistische Schriften, Berlin 1923 (2. Auflage),S.. 39-57 et
Tlaxcala |
|